Sous couvert d’un contrôle d’identité, toutes les personnes présentes dans l’immeuble ont été embarquées au poste de police, pendant que le propriétaire-promoteur, monsieur Otero, accompagné d’un huissier faisait constater que l’immeuble était "inhabité", et que par conséquent il pouvait récupérer son bien. Ci-fait, protégés par un important dispositif policier, les ouvriers à la solde du propriétaire ont vidé la maison de tout ce qu’elle contenait (ou presque).
Les rayons de l’infokiosque auraient apparemment reçu un meilleur traitement que les affaires des habitantEs, qui ont été immédiatement détruites et envoyées à la décharge, mais nous ne savons pas encore ce qui a été réellement conservé des 10.000 ouvrages que contenait ce lieu, et dans quel état les retrouverons-nous au garde meuble. Qu’en est-il par exemple de la base de données contenant les 3500 saisies informatiques des livres ? Et la merveilleuse collection d’affiches, unique, témoin de ce qu’est le mouvement squat à Genève et ailleurs depuis les années 70 ? et les vidéos ? et les brochures ? et etc etc...
Pour l’instant impossible de faire le compte, mais la perte est grande, à commencer par ce lieu, que le procureur général anéantit sous couvert d’un contrôle d’identité et rend au libre marché (rénovations, locations, profits).
Pour autant nous ne sommes pas vaincuEs, l’infokiosque est partout et continue d’être un lieu de rencontres et d’échanges, plaque tournante de l’info sur les luttes locales et globales, et il y aura donc une
PERMANENCE DE L’INFOKIOSQUE
JEUDI ET VENDREDI 19 ET 20 JUILLET
Suite à l’évacuation du squat de la Tour, nous portons plainte pénale contre le propriétaire de l’immeuble Monsieur José Otero pour violation de domicile, dommage à la propriété et soustraction d’une chose mobilière. En effet, aucun jugement d’évacuation n’a été rendu alors que, selon la législation suisse il s’agit d’une condition indispensable pour priver toute personne de son logement. Toujours selon cette même législation, en parallèle des lois protégeant la propriété privée, il existe aussi des lois protégeant les habitants. Nous sommes actuellement d’un point de vue légal les habitants du 4 rue de la Tour. D’ailleurs, selon la police, il ne s’est agit que d’un contrôle d’identité, et non d’une évacuation, pourtant l’accès à notre domicile nous est depuis lors refusé. Par conséquent, lorsque Monsieur José Otero et toute personne ayant participé à l’évacuation vont et viennent dans notre domicile sans notre consentement, ils se trouvent en violation de domicile. Non contents de cela, le propriétaire, ses ouvriers, son avocat, la police genevoise et les agents de sécurité privés s’en sont pris à nos affaires collectives et personnelles, les détruisant et les faisant disparaître à tout va, et ont rendu le lieu inhabitable.
Nous portons également plainte contre les membres du parquet du Procureur général Daniel Zappelli pour les mêmes motifs, ainsi que pour abus d’autorité et violation du secret de fonction. Il ressort des déclarations publiques du Procureur général que l’évacuation des habitants, déguisée en simple contrôle d’identité avait été organisée par le Parquet, en collaboration avec le propriétaire Monsieur Otero.
Les témoins ont également pu constater une très étroite collaboration entre les forces de police et les entreprises mandatées par le propriétaire. En particulier, l’huissier mandaté par le propriétaire est arrivé sur les lieux quelques minutes après la première vague d’arrestations effectuées dans l’immeuble et a travaillé sous protection policière. Lorsqu’il s’est retrouvé face à face avec l’un des habitants encore présent dans l’immeuble, la police est immédiatement intervenue pour arrêter celui-ci. L’huissier a ensuite certifié que la maison était vide malgré la présence de cet habitant, une dizaine de lits encore chauds et une cafetière bouillante sur le feu. Enfin, les entreprises qui ont installé les grillages autour de la maison, ainsi que les autres entreprises qui ont travaillé sur les lieux, sont arrivées dans les minutes qui ont suivi l’arrestation des habitants et ont également travaillé sous la protection de la police.
Une telle opération n’aurait pas été possible si un ou plusieurs membres du Parquet n’avaient pas communiqué à Monsieur Otero le détail des plans d’intervention de la police. Il y a donc visiblement violation du secret de fonction. De plus, en agissant de la sorte, un ou plusieurs membres du Parquet ont manifestement voulu favoriser les intérêts du propriétaire qui ne bénéficiait d’aucun titre d’évacuation. Il y a donc eu abus d’autorité. Enfin, en organisant une telle opération, un ou plusieurs membres du Parquet ont été complices ou instigateurs de violation de domicile, dommage à la propriété et soustraction de chose mobilière.
Ces constatations nous obligent à récuser l’ensemble des membres du parquet, qui, sinon, se retrouveraient juges et parties. Nous demandons qu’un procureur suppléant soit désigné afin d’instruire cette affaire.
Finalement, étant toujours légalement les habitants du 4, rue de la Tour, nous demandons également au procureur suppléant d’ordonner notre réintégration dans l’immeuble. Cet ensemble de mesures judiciaires peut surprendre, tant on a l’habitude que le petit peuple se laisse voler, évacuer, licencier, flouer en silence, tant on a l’habitude qu’il se tasse et ne rende pas les coups qu’il reçoit quotidiennement. Les propriétaires immobiliers, les patrons, les dirigeants politiques, la police, la justice, s’acharnent à faire appliquer pointilleusement les lois chaque fois qu’elles peuvent servir leurs intérêts en limitant nos libertés. On verra bien s’ils sont capables d’appliquer aussi ces mêmes lois lorsqu’elles ne servent pas leurs intérêts.
Collectif La Tour en exil provisoire.
Photos de l’évacuation du squat libertaire de la Tour à Genève sur Indymedia-Suisse
Histoire de la Tour
Genève, fin des années 90. Le bar de la Tour. Un mur de Sagres. Tard dans la nuit après la transe sourde de chez Brigitte ou n’importe quelle autre soirée en ville, il y avait toujours, au désespoir de certains voisins, un lieu où la vie continuait et permettait de s’assurer un mal de crâne pour le lendemain.
C’était le genre de lieux où on pouvait attendre qu’il se passe quelque chose d’incroyable. Il y avait trop de vie. Autant dire que l’état y a mis fin, aidé par une baignoire qui, traversant le plancher, envoya un prétexte qui était alors à la mode de lancer contre les squats : insalubrité. L’immeuble fut vidé. Pendant toute l’année que l’immeuble resta plus ou moins inhabité, investi par les rats et quelques humains nomades, une fuite d’eau arrosa généreusement poutres, murs et planchers. La verrière de la cage d’escaliers cassée, la plupart des vitres manquantes, l’immeuble ne se remettrait pas du prochain hiver.
La propriétaire ne faisant rien pour remédier à la situation, l’état lui retira la propriété de cet immeuble, qui tomba dans les mains de la BCG. Mais la banque "publique" ne fit rien de plus, se montra un propriétaire aussi indigne que les précédents. C’est là que survînt la nouvelle occupation de la Tour. Un 2 décembre. Plus de 100 personnes déblayant, descendant des centaines de kilos de déchets, coupant la fuite d’eau, bâchant la verrière, puis les jours suivants, dératisant, remplaçant la multitude de vitres cassées, parfois les cadres de fenêtre entiers, éliminant toute une colonne de salles de bains, sortant les baignoires et démolissant murs et sols à la masse. Les poutres étaient tellement pourries qu’on pouvait y enfoncer les mains. Cet espace vertical de quatre étages ouvert, de nouvelles poutres remplacèrent les anciennes, et bientôt aussi de nouveaux planchers. C’était 2001. En 2002 l’infokiosque après de nombreux chantiers populaires redevenait une bibliothèque, vidéothèque, salle de conférences, salon de thé et de jeux. La Tour devenait petit à petit tout cela : salle de concerts, local d’enregistrement, local de répétition pour groupes de musique, infokiosque, crèche, friperie, salle de sport et de répétition de théâtre, sleeping, labo photo, atelier dessin, atelier de reliure, habitat collectif. La question de la propriété ne se pose plus. Le lieu a rencontré ses habitants. Longtemps jouet d’enfants capricieux cette maison se met à vivre sa propre vie.
Mais voilà qu’un entrepreneur nous achète, nous et notre lieu de vie, et aimerait disposer de nous. Jeter ce dont il n’a pas besoin, nos projets, nos vies, la maison vivante, habitée, et fabriquer du logement standard, certifié neutre et inanimé, pour en faire de l’argent. Il en parle comme ça : "Ici, j’ai de l’argent qui dort." Et nous, des enfants. Mais nous, nous ne dormons plus. Les yeux ouverts, nous veillons, pour pas nous laisser surprendre, pour avertir nos amis. Nous ne nous laisserons pas faire...

